A l'image du fleuve Okavango qui disparaît dans un delta interne sans jamais rejoindre la mer, l'important flux d'épargne dégagé par les ménages français ne se retrouve pas dans leur patrimoine financier. En dépit d'un effort d'épargne important relativement à leurs voisins, le patrimoine financier des Français reste nettement inférieur à celui des Européens du Nord. En cause, une allocation finale de l'épargne non optimale car insuffisamment tournée vers les actions, lesquelles s'avèrent et de loin le placement le plus rentable à long terme. Cette perte de rendement ne vient pas d'une aversion au risque supérieure à la moyenne mais bien d'un manque d'incitation, et elle a pour la France des conséquences économiques et sociales non négligeables.

Le fleuve Okavango naît en Angola, atteint le Kalahari où il disparaît dans un delta interne sans jamais rejoindre la mer. Comme une métaphore de l’épargne en France... En effet, notre pays épargne beaucoup, de plus en plus en proportion du revenu disponible et en comparaison avec ses voisins européens. Pourtant, le patrimoine financier des ménages français reste nettement inférieur à celui des Européens du Nord: s’il atteignait le niveau de ces derniers, il serait près de deux fois plus élevé par habitant qu’il ne l’est aujourd’hui. Le débit de notre fleuve d’épargne est donc abondant, mais la mer dans laquelle il se jette - leur patrimoine - reste à marée basse. Ce n’est pas un problème de quantité, mais de structure de l’épargne. 

C’est ce que démontre une étude que Rexecode vient de publier. Une fois rendues transparents les voiles de l’assurance-vie et des organismes de placements collectifs (OPC), la destination finale de l’épargne des Français s’avère faiblement orientée vers les actions: 18 à 19% du patrimoine financier, alors que cette proportion atteint 64% aux États-Unis ou 63% en Suède. Or, les actions offrent sur longue période un rendement qui écrase celui des livrets: 8,2% en moyenne par an entre 2005 et 2025, contre 1,2% pour l’épargne liquide. 

C’est le système d’incitations qui fait la différence, pas l'aversion au risque

Cette structure reflèterait elle une aversion des Français au risque plus prononcée que chez les autres Européens? Cette explication commode est réfutée par l’enquête du Global Preference Survey, qui compare l’attitude des individus face au risque de manière harmonisée entre les pays. Cette enquête montre que l’aversion des Français au risque financier est en fait comparable à la moyenne européenne. Nos compatriotes sont même les plus tolérants au risque des quatre grandes économies de la zone euro.

Avec 27% du patrimoine financier placé en actions au lieu de 18%, sur 20 ans, le rendement cumulé supplémentaire de l'épargne des Français aurait atteint +340 milliards d’euros, soit 12% du PIB annuel.

Sur la longue période, les politiques publiques, fiscales et réglementaires, ont orienté l’épargne vers des allocations peu risquées mais peu rentables. Le succès indéniable du PER n’est que trop récent pour en contrebalancer les effets. Les calculs de l'étude de Rexecode suggèrent qu’une part d’actions de 27% du patrimoine financier, soit huit points de plus qu’aujourd’hui, serait conforme aux aspirations des ménages français en termes de couple rendement/risque. Sur vingt ans, ce seul rééquilibrage aurait produit près de 340 milliards d’euros de rendement cumulé supplémentaire, soit 12% de notre PIB annuel.

Davantage d'inégalités de patrimoine et moins de fonds propres

Ce phénomène n’est pas socialement neutre. Les ménages dont les revenus les situent dans les déciles intermédiaires de la distribution ont une structure d’épargne plus orientée relativement vers le numéraire et les dépôts. Leur allocation régressive contribue à long terme à la formation d’inégalités de patrimoine. Celles-ci ne se creusent pas parce que les moins riches n’épargnent pas. Elles se creusent parce que leurs véhicules d’épargne ont les plus faibles rendements relatifs.

Avec pour conséquence que faute d’épargne longue suffisamment orientée vers les fonds propres, les entreprises françaises restent relativement moins dotées en fonds propres et plus perméables à des rachats par l’étranger. L’écart par rapport aux États-Unis devient même un gouffre quand les catégories d’actions les plus risquées tels que le capital-risque sont prises en considération. Ce constat n’est pas une fatalité : c’est le produit d’un écosystème financier insuffisamment orienté vers le risque.

Quand 98% des dépenses de retraite relèvent de la répartition, introduire une couche de capitalisation n'est pas un abandon de notre modèle social, mais un moyen de le préserver

En Suède, l’épargne-retraite finance l’innovation, et la dette publique a fondu

Le modèle suédois dessine une alternative: 31% des dépenses de retraite couvertes par capitalisation, 58% des actifs des fonds de pension investis en actions, 30% des fonds de capital-risque nationaux alimentés par ces mêmes fonds de pension. L’épargne-retraite suédoise irrigue l’innovation suédoise et la dette publique du pays a fondu (35% du PIB en 2025). 

Ce cercle vertueux appelle une réflexion de fond: introduire une couche de capitalisation là où 97,8% des dépenses de retraite françaises relèvent encore de la répartition. Ce n’est pas un abandon de notre modèle social, mais sans doute la seule façon de le préserver à l’avenir. 

> Chronique de Denis Ferrand parue dans Les Echos le 27 mai 2026

> Repenser l’allocation de l’épargne des ménages en France et en Europe
Paul Berthier, Charles Henri Colombier, Adrien Gatimel, Lou Lessenot
Rexecode, Document de travail N. 103, mai 2026, 77 p.