Focus
Perspectives économiques à moyen terme
Le terme de choc pétrolier, en se focalisant sur le seul prix de l'énergie, passe à côté de ce point essentiel: la crise iranienne, comme celle du Covid en 2020 et de l'Ukraine en 2022, est à l’origine de difficultés d'approvisionnement pour un ensemble de matières premières et produits de base. Or, les conséquences des chocs sur des intrants fondamentaux pour la production, si elles ne sont pas immédiatement visibles, se diffusent par capillarité à de larges pans de l'activité économique. Dans cette configuration, des prêts garantis par l'État ou du chômage partiel sont des mesures pertinentes, au-delà d'un soutien très ciblé sur l'énergie.
Patrick Pouyanné, le patron de Total, a déclaré récemment que nous entrerons dans un monde de pénurie si le blocage d’Ormuz dure encore deux ou trois mois. Qu'en pensez-vous?
Pour qu'il y ait pénurie, il faut qu'il n’y ait plus de stock de matière première et plus aucun approvisionnement. On n'y est pas encore, et surtout on n'y est pas d'une manière généralisée, même s’il a des pénuries locales.
En revanche, dans ce type de crise, il faut regarder les pénuries un peu comme une fièvre. Le choc de prix que l'on observe sur le prix des carburants en est le thermomètre. Mais l’origine de la fièvre, c'est bien ce risque d'approvisionnement qui concerne une gamme assez large de productions.
Au début de la crise, le ministre de l’Économie a parlé de choc pétrolier, il s'est ravisé depuis. Ce terme est-il pertinent?
Effectivement, il faut plutôt utiliser l’expression de "choc économique" ou de "crise économique" parce qu'elle désigne bien la nature du problème, laquelle se niche dans la production. Il s’agit du troisième avatar d’une crise de ce type en l’espace de 6 ans dont la nature diffère fondamentalement d’un choc récessif tel que celui de 2008 par exemple, qui était une crise financière. Le Covid, la crise en Ukraine et désormais la crise au Moyen-Orient, que l'on appelle les "permacrises" ou les crises permanentes, sont liées à des problèmes d'approvisionnement. Le terme de choc pétrolier, en se focalisant sur le seul prix du carburant passe à côté de ce point essentiel.
Cela signifie qu'on a les yeux rivés sur le prix de l'essence, et c'est compréhensible puisque c'est ce qui est le plus visible, mais qu'il y a un autre effet de domino dont il faudrait s'inquiéter peut-être davantage?
Oui, c'est tout à fait cela. Prenons le cas du Vietnam, un des principaux exportateurs mondiaux de riz, qui réalise trois récoltes par an. Pour faire du riz, il faut de l'engrais. Or, un tiers des exportations mondiales d’engrais partent du Moyen-Orient et le Vietnam n’a pas de stocks. La baisse probable des rendements faute d’approvisionnements suffisants en engrais va se répercuter à un moment ou un autre sur le prix du riz à l’échelle mondiale. Les effets de capillarité vont se diffuser petit à petit. Les conséquences des chocs sur des intrants, sur des outils fondamentaux pour assurer de la production, mettent en effet toujours du temps avant de se répercuter.
Riz, engrais, dérivés du pétrole, peinture, polymères, emballages, etc., est-ce que cela signifie que le prix du pétrole sur lequel on se focalise actuellement, n’est pas le pire qui va nous tomber dessus?
Oui, le prix du pétrole, c'est vraiment le choc immédiat, et ensuite vient ce problème d'approvisionnement, ce problème de capacité à produire et distribuer. Mais il y aura aussi de l’adaptation. Par exemple, depuis le mois de mars certains producteurs de salade n'ont plus d’emballage pour commercialiser leurs produits. Et donc, il faut faudra se tourner vers d'autres types d'emballages, vendre les produits différemment. Mais cela peut coûter plus cher, et ce n’est pas possible pour tout le monde.
Les réponses à apporter à une crise de cette nature ne sont donc pas les mêmes que pour un choc portant uniquement sur le prix. Il faut mettre en place les mêmes types de mesures que celles déployées au moment du Covid, c'est-à-dire des prêts garantis par l'État, du chômage partiel, parce que c'est la pérennité de l'activité économique qui est menacée plus encore que le pouvoir d’achat immédiat.
Cela veut dire qu'il est plus utile d'aider les entreprises que d'aider à la consommation et le pouvoir d'achat, en tout cas à long terme?
Il faut arriver à combiner ces objectifs, sachant qu’en France les marges de manœuvre budgétaires sont quasiment inexistantes. Donc, les dispositifs doivent être très ciblés. Ne pas octroyer par exemple de rabais sur l’essence pour ceux qui utilisent leur véhicule pour leur agrément, et en revanche aider les gros rouleurs ou ceux qui ne peuvent se passer de leurs véhicules pour leur activité.
Il est aussi possible de mettre en place des dispositifs qui coûtent assez peu. Par exemple, les prêts garantis par l'Etat étaient une réponse qui tout à fait adaptée à la crise sanitaire et qui pourrait l'être aujourd’hui.
Peut-on dire qu'on est plus dans une crise de l'offre qu'une crise de la demande?
Oui, c'est une crise de l'offre parce que c'est une activité qui est empêchée. C'est de la production qui ne se fait pas, des échanges qui n’ont pas lieu parce que des intrants ne peuvent être mobilisés. Donc l'offre se grippe parce qu'il y a une impossibilité à produire. Ce n'est pas un défaut de demande.
Il faut se rappeler qu'en début d'année, les prévisions pour 2026 étaient tout à fait correctes, avec une progression du PIB mondial à hauteur de 3% soit à peu près son rythme tendanciel. Il n'y avait pas d'écueil important. C'est le coup d’arrêt porté à certains approvisionnements qui a déclenché une crise de nature tout à fait particulière.
Quels sont les secteurs, notamment à la fin de la chaîne, dans les biens de consommation, qui sont le plus touchés?
Dans un premier temps ce sont tous les dérivés du pétrole qui sont concernés et les secteurs qui n'ont pas la capacité à répercuter leurs prix. Certains secteurs où la demande perdure vont pouvoir répercuter dans les prix le choc qu'ils subissent dans leurs coûts. Mais comme il y a un prélèvement de pouvoir d'achat, le choc de prix que l'on subit étant un prélèvement sur le pouvoir d'achat des économies qui dépendent fortement des importations pétrolières, cela limite la capacité des entreprises à répercuter dans les prix le choc qu’elles subissent dans leurs coûts.
Donc la crise touche d’abord les secteurs d'amont, par exemple la chimie qui peut être très concernée, tous ceux qui fabriquent des polymères, tous ceux qui utilisent l’éthylène par exemple, et puis, petit à petit cela se diffusera jusqu'au prix au niveau du consommateur.
On a dit que la crise de 2022 était beaucoup plus violente mais on a l'impression que le contexte économique est aujourd’hui plus compliqué avec notamment davantage de difficulté à répercuter sur les hausses de coûts. Est-ce que le contexte fait que cette crise est peut-être plus grave que la précédente ?
Les Allemands ne diraient certainement pas cela parce qu’ils ont subi en 2022 le choc soudain d’une pénurie de gaz, leur matière première énergétique principale. Mais il vrai qu’en 2021-2022 on sortait de la période du Covid où les revenus avaient été protégés, et l'économie était libérée, il y avait donc une forte demande. On pouvait alors se permettre de répercuter les hausses de coût sur les prix.
Aujourd'hui la demande fléchit fortement, en particulier dans toutes les économies importatrices de pétrole, dont les économies européennes, mais celles qui souffrent le plus sont les économies asiatiques. On voit par exemple en Thaïlande et dans d’autres pays de la région des restrictions sur l'utilisation des climatiseurs alors que c'est la période la plus chaude de l'année, ou sur l'utilisation des véhicules.
Alors que tout le monde subit à des échelles diverses des problèmes d'approvisionnement, la réponse est extrêmement individuelle, exactement comme pendant la crise du Covid. La Banque mondiale et le FMI ont exhorté les Etats à ne pas faire de réserve sous peine d'aggraver la situation. Cela veut-il dire que la solution est collective?
Au moment du Covid, au tout début, chacun se battait individuellement, on se piquait les masques sur les tarmacs des aéroports, puis il y a eu des réponses collectives, en particulier à l'échelle européenne, notamment pour la vaccination. Tout est affaire de temporalité : quand le choc est extrêmement soudain, les réactions premières sont toujours individuelles et ce n'est qu'au bout d'un moment que se mettent en place des mécanismes de coopération.
Sur les réserves, tout dépend de quelles réserves on parle. On va avoir un gros sujet en Europe sur nos approvisionnements en gaz. On avait commencé l'hiver 2025-2026 à un niveau relativement bas et on a fini l’hiver avec des stocks vraiment très bas, et c'est maintenant qu'il va falloir remplir à nouveau les cuves de gaz et à des prix très élevés. Un choc important est à venir et il va falloir une réponse collective à l'échelle de l'Europe.
Cette crise accentue les inégalités, entre les Etats-Unis et l'Europe par exemple, mais aussi entre les pays riches qui peuvent absorber le choc, et les pays pauvres qui vont voir leur situation s’aggraver.
Les gagnants de cette crise sont les pays qui vont fournir les matières premières qui font défaut, tels que la Russie, les Etats-Unis, le Canada, le Brésil. Oui on a une accentuation des inégalités, mais surtout, il est important de tirer les leçons de cette crise et donc de réduire le plus possible nos dépendances. On voit d'ailleurs que l'Europe est bien moins dépendante du détroit d'Ormuz que les pays asiatiques. Il va falloir travailler sur nos espaces de dépendance.
Cette succession de crises imprévisibles signifie-t-elle pour vous les économistes d’envisager des scénarios qui n'ont jamais été anticipés, peut-être d'ailleurs liés aux autres détroits (Amalaka, Panama, Suez)?
Oui, les économistes changent de pratique. Au-delà d’une lecture assez comptable de l'économie, du comportement du PIB, il nous faut regarder l'adaptation à cette rudesse des temps et envisager d’où pourrait venir la prochaine crise. Si elle vient d’un conflit Taïwan-Chine, ce sera un problème d'approvisionnement d'une autre nature touchant les semi-conducteurs par exemple. Donc notre travail consiste désormais beaucoup plus à réfléchir sur la manière de s'adapter et de réduire les dépendances. Comme reconquérir notre souveraineté en somme. Un terme qui va devenir de plus en plus important dans les débats.
> Denis Ferrand répondait aux questions de Fabienne Sintès dans l'émission "Un jour dans le monde" sur France Inter le 4 mai 2026
> Denis Ferrand traite cette question centrale de la souveraineté, dans son introduction aux "Dialogues de Rexecode" sur BFM Business le 20 avril 2026, un débat entre deux PDG (Patrick Pouyanné pour Total énergie, Benoit Bazin pour Saint Gobain) et des étudiants sur le thème de la politique de l'offre.