La baisse attendue la population française à partir de 2040 et son vieillissement accéléré devraient peser sur la capacité de production et de croissance du pays et alourdir encore la pression fiscale et sociale sur les actifs, à moins que des recettes alternatives soient trouvées. Olivier Redoulès et Denis Ferrand explorent trois pistes face au risque d’appauvrissement collectif qui menace la France à moyen-long terme: travailler plus, investir et capitaliser, piloter l’immigration.

En 2025, la France a compté pour la première fois depuis 1945 moins de naissances que de décès, sous l’effet d’une chute de la natalité. Le basculement vers un solde naturel négatif se produit 10 ans plus tôt que prévu dans les dernières projections de l’Insee datant de … 2021.  La population croit encore, du fait du solde migratoire positif, mais elle baisserait après 2040 dans les projections de l’Ined actualisées en 2025. La France vieillissante se dirige vers une attrition démographique qui emporte des défis macroéconomiques et sociétaux.

Le risque d’un appauvrissement collectif

A court terme, la baisse de la natalité n’est pas forcément une mauvaise nouvelle. Les vendeurs de jouets et de layettes font grise mine, mais cela fait au fond moins de bouches à nourrir, au moment où le pays doit mobiliser des ressources pour se désendetter, se réarmer et se décarboner. La baisse d’un quart des naissances depuis 2010 va ainsi alléger la pression sur nos services publics, à commencer par les écoles. 

Mais ne nous y trompons pas: moins de naissances aujourd’hui, c’est moins de bras demain. Or la production de richesses dans l’économie dépend de la quantité de travail, c’est-à-dire le nombre d’heures total travaillées. Cette circonstance est d’autant plus cruciale que le vieillissement de la population induit une hausse de la demande de services (santé, soins personnels…) intensifs en main d’œuvre, au moment précis où celle-ci se trouve progressivement amputée par le départ à la retraite des générations aujourd’hui les plus nombreuses.

La part des plus de 65 ans dans la population passant de 22% en 2025 à 28% en 2070, la dépense publique s’alourdirait de 4 points de PIB d’après la Cour des comptes, du fait des dépenses de retraites et de maladie, et ce malgré les économies induites par la baisse des naissances. La pression fiscale et sociale s’exerçant sur les actifs va s’amplifier, à défaut de penser des recettes alternatives.

Première solution: travailler plus

La France travaille moins d’heures par habitant en âge de travailler que de nombreux pays ayant un niveau de richesse comparable, elle dispose donc d’un gisement de travail à mobiliser. Dans une étude de Rexecode publiée en mars 2025, nous estimions que 4 millions d’emplois seraient créés si nous étions aussi nombreux à travailler que dans des pays comme la Suède ou l’Allemagne. Ici réside la véritable justification du report de l’âge de départ à la retraite: augmenter le taux d’emploi des seniors, qui a déjà plus que doublé en 25 ans mais reste bas en comparaison européenne. Il y a aussi beaucoup d’emplois à créer chez les jeunes, dont 1,4 million ne sont ni en études ni en emploi, ni en formation. Ce serait certes pour partie des emplois à temps partiel, mais les salariés à temps complet pourraient aussi travailler plus d’heures pour s’aligner avec leurs collègues européens.

Augmenter l’emploi des seniors suppose naturellement de maintenir les personnes en capacité de travailler, tant sur le plan physique et cognitif, que sur celui de l’employabilité et des compétences. La hausse récente de l’emploi des séniors en France et dans d’autres pays montre qu’il est possible de rester actif de plus en plus longtemps. Le FMI observe que "the 70s are the new 50" » sur le plan cognitif, avec des perspectives d’allongement de la vie active à hauteur des gains d’espérance de vie. Vieillir en bonne santé devient ainsi un impératif autant économique que social.

Deuxième solution: investir et capitaliser

Contrairement à d’autres pays comme le Japon, l’Allemagne ou les Pays-Bas, la France ne dispose pas d’un patrimoine net à l’international qui pourrait lui procurer un peu de grain à moudre. C’est plutôt l’inverse: elle est endettée vis-à-vis du reste du Monde, d’environ 700 milliards d’euros. La charge de la dette externe va donc peser sur notre revenu national alors même que les effets du vieillissement se feront sentir, là où le Japon ou l’Allemagne tirent des ressources nettes de leurs investissements étrangers et mutent en véritables rentiers.

Il est encore temps d’anticiper ce trou d’air en constituant un fonds de capitalisation collectif investi dans la croissance mondiale. Les retraités actuels, qui ont épargné l’essentiel des revalorisations récentes de pensions selon l’Insee, pourraient contribuer à cet effort collectif à l’égard des générations futures. Ce serait un geste de solidarité intergénérationnelle, pour éviter que le niveau de vie des retraités futurs ne décroche trop par rapport au reste de la population. Ce fonds pourrait aussi financer des investissements dans la robotisation et l’automatisation en France, qui sont des leviers pour augmenter la productivité nationale. Naturellement un tel fonds devrait être protégé de la tentation naturelle des gouvernements futurs de dilapider pour des objectifs politiques de court terme. 

L’immigration, un levier à maîtriser

L’immigration emporte des enjeux qui vont bien au-delà de l’économie, mais elle est souvent mentionnée comme une réponse évidente au ralentissement démographique. Pourtant son impact positif sur la démographie ne se traduit pas systématiquement par un gain économique pour la Nation. Celui-ci dépend du niveau d’intégration sur le marché du travail mais aussi de la productivité des travailleurs immigrés par rapport aux travailleurs déjà présents, comme l’illustre le FMI pour le cas du Royaume-Uni.

Pour la France en particulier, la Cour des comptes souligne que l’impact de l’immigration sur les finances publiques est neutre ou légèrement négatif, en raison notamment du taux d’emploi plus faible des immigrés. Leur contribution aux recettes publiques serait en moyenne inférieure de 15% à 20% à celle des autochtones, pour un recours aux services publics jugé équivalent. Ces constats invitent à mieux prendre en compte, dans l’élaboration et le pilotage de notre politique migratoire, ses effets nets sur l’économie et les finances publiques.

>  Article paru dans Le Monde, le 31 janvier 2026