Le modèle social français est le plus coûteux d'Europe: la dépense sociale pèse 32,3% du PIB en France contre 26,5% en moyenne européenne. Cela explique l’essentiel de l’écart avec nos voisins en matière de poids des dépenses publiques dans l'économie. Olivier Redoulès, propose un tour d’horizon des systèmes de protection sociale européens (santé, retraite, chômage) en tenant compte de leur économie générale. Il relève des déséquilibres structurels profonds en France, mais aussi, chez nos voisins en Suède, au Danemark et aux Pays-Bas notamment, des solutions dont la France pourrait s’inspirer pour conjuguer redistribution, protection, et soutenabilité économique.

Les grands pays européens ont développé des modèles sociaux très divers, tout en couvrant un ensemble comparable de besoins: les retraites, la maladie, le chômage, l'assistance sociale, le droit du travail, etc. Chaque modèle national est défini par un ensemble de paramètres et règles imbriqués (durées et taux de cotisation, âges de départ à la retraite, taux de remplacement, conditions d'indemnisation au chômage, salaires minimum, règles encadrant le travail, gouvernance, etc.).  La comparaison de ces systèmes doit prendre en compte leur économie générale. C'est l'approche retenue ici, à travers sept axes d’analyse qui éclairent la singularité du modèle français dans le paysage européen, et font ressortir des voies d’amélioration.

Une quantité de travail parmi les plus faibles d'Europe

En 2024, les personnes âgées de 15 à 64 ans ont travaillé en moyenne 1105 heures par an en France, contre 1189 heures en moyenne européenne et 1212 heures en Allemagne. À cet aune, la France occupe la troisième place en partant du bas dans l'Union européenne.  Seules la Belgique et l'Espagne font pire.

Ce déficit tient à deux facteurs principaux. Le premier est la durée effective du travail des salariés à temps complet, qui représentent près de 50% de la population en âge de travailler, toujours marquée par les 35 heures. La France se situe parmi les plus bas niveaux d'Europe: 1664 heures annuelles en France en 2024 contre 1784 en moyenne européenne et 1785 en Allemagne. Cet écart représente environ trois semaines sur une année! Le second facteur est un taux d'emploi inférieur à celui des pays nordiques et de l'Allemagne, principalement du fait d'un âge effectif de départ à la retraite plus bas. Le taux d'emploi des 60-64 ans n'est que de 39% en France contre 65% en Allemagne et 68% aux Pays-Bas. Et l'espérance de vie à la retraite atteint 24 ans en France, contre 21 ans en Allemagne.

Notre choix collectif de disposer de davantage de temps libre a une contrepartie directe: moins de travail signifie moins de production par habitant et un niveau de vie plus faible.  Ces inconvénients vont s’aggraver avec le vieillissement tendanciel de la population.

Une dépense sociale élevée, des prélèvements lourds, un déficit croissant

La dépense publique sociale atteint 32,3 points de PIB en France contre 26,5 en moyenne européenne. Les principaux postes d'écart sont les retraites (14,5% du PIB contre 11,8% en moyenne) et la santé (11,7% contre 10%). Le modèle social français est le plus coûteux d'Europe et explique l’essentiel de l’écart avec nos voisins sur la part des dépenses publiques, qui représentaient 57% du PIB en 2023, contre 49% en moyenne dans l'Union européenne, 48,4% en Allemagne et 43,2% aux Pays-Bas. 

Ce niveau de dépenses entraîne un taux de prélèvements obligatoires parmi les plus élevés de l’UE, qui pèse notamment sur le travail. Il génère aussi un déficit public chronique, reflet de l'incapacité à financer intégralement le modèle social par les prélèvements courants. Notre modèle repose ainsi sur la mise à contribution des générations futures.

Les retraites constituent historiquement la principale source de déséquilibre financier, fruit d’un âge de départ précoce et de pensions généreuses. Pour contenir sa dérive, la France mène des ajustements au coup par coup, la dernière tentative datant de 2023 étant suspendue. A l’opposé, de nombreux pays européens ont mis en place des règles prédéfinies qui adaptent les paramètres du système en fonction de l'évolution démographique ou financière: la Suède conjugue comptes notionnels et mécanisme d'équilibrage financier, la Finlande ajuste l'âge de départ et le niveau des prestations en fonction de l'espérance de vie, l'Allemagne et les Pays-Bas disposent de dispositifs comparables. 

En matière de santé, la France recherche un reste à charge minimal pour les patients, sur un champ étendu de dépenses. Selon les données de l'OCDE, les régimes obligatoires prennent en charge 85% des dépenses de santé, un taux comparable à l'Allemagne (86%) ou aux Pays-Bas (85%), mais bien supérieur à celui de l'Italie (75%) ou de l'Espagne (72%). Mais cette couverture s'applique à un volume de dépenses de santé plus élevé (12,1% du PIB en France, contre 10,2% aux Pays-Bas et 9% en Italie). Paradoxalement, les indicateurs sanitaires français ne se comparent pas favorablement à ceux de nos voisins (avec notamment un taux de mortalité infantile orienté à la hausse), ce qui suggère une moindre efficience de la dépense.

Une redistribution qui comprime les échelles salariales

Le revenu disponible (c’est-à-dire après impôts et aides) issu du SMIC français est l'un des plus élevés de l'OCDE en proportion du salaire médian. Pour préserver l'emploi peu qualifié malgré le coût élevé que représente un Smic "chargé", la France a déployé un dispositif massif d'allègements de cotisations patronales, représentant environ 75 milliards d'euros par an, auquel s'ajoute la prime d'activité, les APL, etc. 

La contrepartie de ce choix est une forte progressivité des prélèvements sur le salaire jusqu’au salaire médian. Au-delà, le coin socio-fiscal rapporté au salaire brut devient alors plus élevé que dans les autres grands pays européens. Même après ajustement pour les différences de couverture sociale, c'est-à-dire en tenant compte du surcroît de prestations de retraite, chômage, santé, auquel donnent droit les prélèvements plus élevés en France, il subsiste une surfiscalité sur le travail qualifié par rapport aux pays comparables, pénalisante pour l’attractivité des talents.

Ce profil très atypique des prélèvements sur le travail, très redistributif, a des effets pervers sur la dynamique de l’économie: les progressions salariales sont freinées car coûteuses, les incitations à se former ou à s'orienter vers les qualifications les plus élevées sont amoindries, et des "trappes à bas salaires" se forment. 

En subventionnant massivement le travail peu qualifié et en surtaxant le travail qualifié, le modèle français crée un environnement défavorable à la montée en compétences et en productivité de l'économie.

Un marché du travail empêtré dans ses protections

Le droit du travail français se caractérise par une protection élevée des salariés en poste, qui freine les embauches et les transitions professionnelles. Ce cadre réglementaire resté rigide malgré les réformes des années 2010 explique en grande partie le niveau élevé du chômage structurel : le coût élevé de rupture est un frein à l’embauche. En outre, comme le soulignent Olivier Coste et Yann Coatalem, l’extension de cette protection aux travailleurs très qualifiés, dont le risque chômage est faible, induit des coûts de restructuration prohibitifs, particulièrement pénalisants pour l’innovation. L’exemple du Danemark montre à l’opposé qu’un marché du travail flexible n’est pas contradictoire avec une protection élevée des personnes.

Ce cadre réglementaire rigide s'accompagne d'une assurance chômage relativement généreuse en comparaison européenne. La durée maximale d'indemnisation n'est pas la plus longue d'Europe et le taux de remplacement n’est pas le plus élevé, mais ils se combinent avec une durée de rechargement des droits courte (6 mois travaillés sur les 24 derniers mois, contre 12 mois sur 30 en Allemagne), et surtout, un plafond d'indemnisation record de 8 811 euros par mois (contre 3 299 euros en Allemagne, 3 146 euros au Danemark, 4000 euros aux Pays-Bas et 2340 euros en Suède). L'ensemble conduit à un taux élevé de cotisations chômage, sur une plage très étendue de salaires, et à un équilibre de marché du travail marqué par un chômage structurellement plus fort, avec des situations de permitence et des périodes de recherche d’emploi plus longue. Le taux de chômage des diplômés du supérieur, par exemple, atteint 4,5% en France, le quatrième plus élevé de l'Union européenne, contre 2,3% en Allemagne et 2,4% aux Pays-Bas.

Le plafond élevé de couverture soulève par ailleurs une question de fond: au-delà d'un certain niveau de revenu, le maintien du niveau de vie après une perte d’emploi relève-t-il encore de l'assurance collective, ou ne serait-il pas mieux couvert par l'épargne personnelle ? Les autres pays européens ont fait le choix de plafonds beaucoup plus bas, avec parfois une couverture plus généreuse jusqu’au plafond, y compris au Danemark et en Suède.

Un modèle de retraite qui assèche le financement de l'économie

Le système de retraite français repose quasi intégralement sur la répartition: les cotisations des actifs financent immédiatement les pensions des retraités, et les droits acquis n’ont pas d’existence autre qu’administrative. Ce modèle a l'avantage de la solidarité intergénérationnelle et a permis historiquement un versement rapide des prestations. Mais il a deux inconvénients majeurs. D’une part, dans un contexte de faible croissance démographique et de ralentissement de la productivité, son rendement s'érode. D’autre part, il ne contribue pas au financement de l'économie : les engagements de retraites ne figurent au passif d’aucune entreprise.

Le plafond élevé des cotisations retraite en France (jusqu'à 8 PASS pour l'Agirc-Arrco) aggrave le problème. Il capte sous forme de cotisations obligatoires une épargne qui, dans d'autres pays, serait spontanément affectée au financement de l’économie. Pour les salariés à hauts revenus, cette épargne forcée est aspirée dans un système par répartition dont le rendement est mécaniquement limité par la croissance française, alors qu'elle pourrait être investie dans les fonds propres des entreprises. 

La France se distingue ainsi par sa quasi-absence de fonds de pension, une caractéristique partagée avec plusieurs pays européens, mais pas tous. Le contraste avec les Pays-Bas est éloquent : les dépenses publiques de retraite n'y représentent que 5,9% du PIB, contre 14,5% en France, grâce à des fonds de pension très développés qui couvrent environ 90% des salariés. Ces fonds apportent du financement long à l'économie, renforcent les fonds propres des entreprises et offrent aux épargnants un rendement diversifié sur l'économie mondiale.

Si la France confiait à des fonds de pension un tiers de ses engagements de retraites, soit une part comparable à celle des Pays-Bas, de la Suède ou de la Suisse, cela représenterait une masse financière de près de 4000 milliards d’euros de capital supplémentaire pour l’économie.

L'introduction d'une dose de capitalisation dans le système de retraite français constitue un enjeu à la fois de rendement pour les cotisants et de financement pour l'économie.

Une association public-privé mal pensée

Le modèle social français présente un paradoxe. D'un côté, la quasi-totalité des risques sociaux est administrée par des organismes publics ou parapublics, sans véritable mise en concurrence et avec peu de liberté de choix pour les assurés. De l'autre, là où le secteur privé est associé à la gestion de la couverture sociale, le résultat se révèle souvent coûteux.

En matière de complémentaire santé, la généralisation aux salariés d'une couverture obligatoire gérée par des assureurs privés engendre des frais de gestion élevés, qui viennent amputer une partie des cotisations. De même, les solutions d'épargne salariale et d'épargne retraite sont grevées de frais de gestion et d'un forfait social qui réduisent leur rendement net.

Des modèles étrangers montrent qu'il est possible de faire mieux. En Suède, le pilier de capitalisation obligatoire des retraites (la premiepension) offre aux assurés l'accès à un menu de fonds via une plateforme centralisée qui met les gestionnaires en concurrence et maintient les frais à un niveau très bas. Le dispositif d'investissement ISK (Investeringssparkonto) a par ailleurs contribué à ce que près de la moitié de la population adulte suédoise investisse directement sur les marchés financiers depuis 2012, grâce à une simplification drastique de l’accès aux titres financiers pour les particuliers. En matière de santé, le principe du bouclier sanitaire, pratiqué dans les pays nordiques, offre une alternative intéressante au système français de régime obligatoire complété par une complémentaire privée: le reste à charge du patient est plafonné annuellement, ce qui protège efficacement contre les dépenses catastrophiques tout en responsabilisant sur les dépenses courantes, et cela sans les coûts de gestion d'une assurance complémentaire. A l’opposé, le modèle néerlandais d’assurances santé privées mises en concurrence se révèle aussi très performant.

En matière de santé, le principe du bouclier sanitaire, pratiqué dans les pays nordiques, offre une alternative intéressante au système français de régime obligatoire complété par une complémentaire privée

Un dialogue social fragilisé et une gouvernance biaisée vers la générosité

Le modèle social français accorde une place prépondérante à l'État et au législateur dans la fixation des normes (Smic, durée légale du travail, prise en charge maladie, réforme des retraites) et dans le financement du système. Cette omniprésence dévitalise le dialogue social. Le taux de syndicalisation en France figure parmi les plus bas d'Europe, et les enjeux sociaux sont trop souvent politisés. Les grands enjeux de réforme sont confisqués à la négociation sociale pour servir de champ d’affrontement politique. Le cercle est vicieux, car la faiblesse du dialogue social justifie en retour l'intervention de l'État.

Au-delà de cette dynamique institutionnelle, c'est la philosophie même de la gouvernance sociale qui mérite d'être interrogée. Celle-ci s'inscrit dans l'esprit originel de la Sécurité sociale de 1945: une approche maximaliste de la couverture des risques. Elle a certes permis une couverture étendue de la population, et une forte limitation des inégalités de conditions de vie. Mais elle comporte un angle mort: la soutenabilité économique du modèle, son effet sur la production de richesses et l'efficience dans l'usage des ressources prélevées. C’est intenable dans un contexte de ralentissement de la productivité et de la population active, et de finances publiques dégradées qui appellent à partir des ressources, pour couvrir les besoins vraiment prioritaires.

Conclusion

Le modèle social français forme un tout cohérent: davantage de protection et de temps libre, une redistribution massive vers le bas de l'échelle salariale, une couverture très étendue des risques et un adossement fort à l’Etat. Cette architecture a des vertus indéniables, notamment en matière de redistribution et de protection contre les aléas de la vie. Mais elle multiplie les facteurs d’inefficience: une quantité de travail insuffisante, une surfiscalité sur le travail qualifié, un marché du travail peu dynamique, un déficit de financement long pour l'économie et des comptes publics structurellement déséquilibrés. L’avenir du modèle social est en jeu. La comparaison européenne éclaire les arbitrages possibles et suggère des solutions: des mécanismes d'ajustement automatique des retraites, une place plus importante pour la capitalisation, un financement de la santé repensé, un dialogue social plus vivant et une gouvernance attentive à l'efficience autant qu'à la couverture.

Olivier Redoulès, directeur des études de Rexecode

> Article paru dans Sociétal, la revue de l'institut de l'entreprise (juin 2026) consacrée à "Notre modèle social".

"Sous la présidence de Jean-Marc Daniel et la direction éditoriale de Flora Donsimoni, directrice générale de l’Institut de l’Entreprise, vingt-et-une personnalités de tous horizons partagent leur point de vue sur la tension croissante que connaît notre modèle social ainsi que ses perspectives de réforme en profondeur. Un axe est particulièrement dédié aux développements spécifiques consacrés à la solidarité intergénérationnelle et au système de santé."