Focus
Perspectives économiques à court terme
Les chiffres sont indispensables pour écrire une histoire économique. Quand ils changent, il faut la reprendre. Ainsi, la croissance vient-elle d’être sensiblement révisée à la hausse pour les années 2023 et 2024 à l’occasion de la parution fin mai des comptes nationaux. Ces corrections renouvellent les appréciations sur trois thèmes structurants du débat économique en France à l’approche de l’élection présidentielle: le rendement de la politique de l’offre, l’évolution du pouvoir d’achat et la trajectoire des comptes publics.
A la lecture des comptes nationaux révisés des années 2023 et 2024 publiés fin mai par l'Insee, c’est moins l’ampleur de la correction du PIB (une révision de +0,5 point du volume du PIB en 2024) que sa composition qui frappe.
Cette révision tient en effet entièrement à la réestimation de l’investissement réalisé par les entreprises (+4,2% en 2024). En conséquence, la dynamique de l’investissement productif en France se distingue favorablement de celle de l’Europe. Depuis 2019, il a progressé de plus de 11% en France, contre 7% en zone euro (hors Irlande) et même -10% en Allemagne.
Le diagnostic sur les gains de productivité par tête doit aussi être revisité du fait de la hausse du niveau de PIB sans révision comparable de l’emploi. Le déficit de productivité par tête relevé jusque récemment dans notre pays par rapport à ceux de la zone euro disparaît. Cette performance est d’autant plus notable que le nombre d’apprentis et d’alternants, dont le niveau de productivité est plus faible, a fortement augmenté suite aux décisions prises en 2020-2021.
Investissement plus soutenu, gains de productivité plus dynamiques: les moteurs de la croissance de long terme sont moins grippés et la politique de l'offre plus efficace que ne le suggéraient les estimations antérieures.
Investissement plus soutenu, gains de productivité plus dynamiques: les moteurs de la croissance de long terme sont moins grippés que ne le suggéraient les estimations antérieures. Même partielle et récemment ralentie voire carrément inversée, la politique de l’offre peut en être créditée. Elle a porté des fruits en comparaison européenne, malgré des prélèvements fiscaux et sociaux nets sur les entreprises encore supérieurs de quatre points de valeur ajoutée à ceux de la zone euro.
L’évolution du pouvoir d’achat des ménages n’a pas été révisée en ampleur, mais elle interroge. Que ce soit depuis le début de ce siècle ou depuis le Covid, sa progression est supérieure à celle du PIB. Les ménages ont vu leur revenu réel croître plus vite que la richesse produite, ce qui n’est le cas d’aucun autre pays européen. Pourtant, le thème du pouvoir d’achat reste une préoccupation centrale dans toutes les enquêtes d’opinion, si ce n’est pas la première.
Une lecture complémentaire éclaire ce paradoxe: quand le pouvoir d’achat du revenu est mesuré par ménage, sa progression n’est que de 2,5% depuis 2010. La faiblesse des gains de pouvoir d’achat de l’unité économique de base tient à la démographie à la sociologie (divorces, veuvages), ainsi qu’à une croissance de long terme faible davantage qu’elle n’est affaire de répartition. En effet, parmi les postes de revenus, les prestations sociales ont davantage progressé depuis 25 ans (+132% en valeur) que les revenus du capital (+98%), quand le revenu global a gagné 113% et la masse salariale 111% à la faveur du double mouvement de créations nettes d’emplois et de hausse des salaires.
Ex post, la révision des comptes nationaux rend plus frappante la permanence d’un déficit public supérieur à 5 points de PIB depuis 2023, soit 2 points au-dessus de la moyenne européenne. L’activité était là, mais l’assainissement des comptes publics n’a pas eu lieu, alors que la période 2023-2024 aurait été favorable pour l’entamer.
L’activité était là en 2023-2024, mais l’assainissement des comptes publics n’a pas eu lieu, c'est une nouvelle occasion manquée pour le mauvais élève de l'Europe
Cette occasion une nouvelle fois manquée, et la dérive des dépenses publiques qui constitue la seule explication de long terme à la dégradation des comptes, n’en apparaissent que plus préoccupantes. Depuis le début du siècle, les recettes publiques rapportées au PIB n’ont pas bougé. Les dépenses hors charges d’intérêt de la dette ont en revanche gagné 5,2 points de PIB, une hausse intégralement attribuable à deux postes: les dépenses de protection sociale et les dépenses de santé. En l’absence de maîtrise de leur dérive, aucune amélioration des comptes publics n’est envisageable.
> Denis Ferrand, chronique parue dans Les Echos les 23-24 juin 2026