Alors que notre dépendance historique aux hydrocarbures importés s'est atténuée, celle aux matériels et services numériques produits à l'étranger n'a fait que croître, tout comme le besoin de financement de la dette publique après des décennies de dégradation budgétaire. Sur ces deux fronts, l'été 2026 a été particulièrement rude et cela devrait durer. Dans la tech, l'essor de l'IA entraine des pénuries et une hausse généralisée des prix. Sur le marché des dettes souveraines, la hausse des taux est globale mais touche davantage la France que ses voisins. 

Deux de nos dépendances se sont amplifiées au cœur de l'été et leur coût a changé d'échelle, à un point dont nous peinons encore à prendre la mesure.

Matériel et services numériques: une dépendance de plus en plus coûteuse à l'heure de l'IA

La première dépendance renvoie à la tech très majoritairement importée, qu'il s'agisse de services numériques ou de matériels. Elle s'illustre depuis plusieurs années par la rente de plus en plus chère versée par les Européens au numérique américain. En effet, le déficit des services de l'Union européenne avec les États-Unis est passé de 27 milliards d'euros en 2019 à 178 milliards en 2025, soit 0,9% du PIB européen contre 0,2% six ans plus tôt, sous l'effet quasi exclusif des redevances de plus en plus lourdes versées aux grands acteurs du numérique américain au titre de leur propriété intellectuelle.

Le fait nouveau des derniers mois est que cette rente sur les services numériques se double désormais d'un renchérissement soudain et violent des prix des matériels informatiques et des composants importés. Avec l'explosion de la demande liée au déploiement de l'intelligence artificielle et à son utilisation, une véritable "IAflation" s'installe, au point, par exemple, que les exportations sud-coréennes de semi-conducteurs ont quasiment quadruplé en l'espace d'un an sous l’effet d’un triplement de leur prix. 

Eurostat évalue jusqu'à présent à 11,5% sur un an la hausse des prix des matériels informatiques et composants importés dans l’Union européenne. Mais tout indique que cette inflation va encore accélérer tant les pénuries de matériels s'étendent, avec des prix déjà multipliés par des facteurs de 5 à 7 sur certains matériels spécifiques. 

Une hausse cumulée de 25% du prix de ses importations de matériels informatiques et de composants, coûterait à la France 5 Md€, l'équivalent d'une hausse de 10% du prix de ses importations d'hydrocarbures. 

Faisons l’hypothèse d’une hausse cumulée de 25% des prix des importations françaises de matériels informatiques et de composants, ce qui n'a rien d'aberrant: 5 milliards d'euros sortiraient de notre territoire du coût de cet effet-prix, un montant équivalent à une hausse de 10% du montant de nos importations d'hydrocarbures. 

À notre dépendance historique aux hydrocarbures importés, atténuée mais non résorbée, s'ajoute désormais celle aux matériels et services numériques que nous ne maîtrisons pas. L'Europe et la France sont devenues des payeurs de rente pour l'accès à des technologies essentielles.

La dette publique de la France gonfle et son coût va aller croissant plus vite encore

La seconde dépendance relève des conséquences de nos largesses budgétaires passées et présentes. L'été a été caniculaire. Il n'a pas empêché la boule de neige de notre dette publique de gonfler, et son coût va aller croissant plus vite encore. 

Aux taux actuels, le seul refinancement des obligations du Trésor (OAT) arrivant à échéance alourdira la charge d'intérêts de la dette publique de 32 Md€, soit un point de PIB d'ici 2032.

D'ici 2032, hors tout mouvement sur les taux d'intérêt à la hausse comme à la baisse, le seul refinancement des OAT (obligations assimilables du Trésor) venant à échéance expliquerait 60% de la hausse des intérêts à verser, le reste provenant des intérêts sur la probable dette nouvelle. Ces OAT portent un coupon moyen proche de 2% ; leur seul remplacement par des titres émis aujourd'hui autour de 4% alourdira la charge d'intérêts de 32 milliards d'euros, soit un point de PIB. Rapportée à la population, la charge des seules OAT passerait de 880 euros à près de 1610 euros par habitant entre 2026 et 2032. Avec 56% de la dette détenue par des non-résidents, les intérêts versés à l'étranger grimperaient de 34 à 62 milliards. Cette dépendance vient de décennies de dégradation budgétaire.

Ces deux dépendances se chevauchent au pire moment pour nous. L'État, dont la capacité à financer ses missions se rétrécit à mesure que la charge de la dette progresse, doit absorber le renchérissement des équipements informatiques nécessaires à sa modernisation, alors que l'été a aussi été marqué par des piratages de grande ampleur, rappel du coût, immédiat celui-là, d’infrastructures mal protégées. 

Se retrouver moins capable d'investir et plus exposé n'est pas une coïncidence de calendrier, mais la conjonction de deux trajectoires qui, superposées, ne laissent plus de marge pour mener un projet autrement qu’en faisant des arbitrages devenus incontournables.

Denis FERRAND

> Tribune parue dans Les Echos, les 8-9 septembre 2026