Focus
Perspectives économiques à court terme
Le médicament se situe à l’intersection de plusieurs enjeux de politique publique: accès à la santé par la population à la fois abordable et innovant, développement industriel, finances publiques et sociales, souveraineté, décarbonation. La France a longtemps suivi une politique de modération du prix du médicament, en bénéficiant d’un contexte exogène (mondialisation, payeur américain), qui est remis en cause. Poursuivre cette politique conduirait à devoir sacrifier plusieurs des autres enjeux, dont notamment l’accès par la population à des médicament matures comme innovants. Pour tenir compte de cette nouvelle donne, un aggiornamento de cette politique est donc nécessaire, au-delà des inflexions positives engagées ces dernières années.
La France fixe le prix des médicaments remboursables par une négociation administrée, comme de nombreux voisins européens, en cohérence avec un niveau de prise en charge élevée de la consommation de médicaments des ménages, sous forme de remboursement par l’Assurance maladie. Son modèle de régulation a contenu la dépense d’assurance maladie tout en assurant un large accès aux traitements et un faible reste à charge pour les patients. Il repose cependant sur deux conditions extérieures qui s’effritent: le financement de la recherche mondiale par le consommateur américain et une production mondialisée à bas coût. Les améliorations récentes ont permis de repousser un aggiornamento qui devient désormais nécessaire pour préserver l’accès des ménages aux médicaments tant matures qu’innovants.
Un médicament combine un coût de recherche élevé, engagé avant toute vente, et un coût de fabrication comparablement faible. Le brevet, monopole temporaire, permet de rémunérer cette recherche; en rentabilisant l’innovation, le brevet stimule les investissements futurs. Le bénéfice de l’innovation étant mondial, la répartition efficace de son coût suit la propension à payer de chaque pays.
Les États-Unis en ont porté jusqu’à présent l’essentiel. Ils représentent près de la moitié des ventes mondiales, environ deux tiers des profits des médicaments de marque, et appliquent des prix de princeps plus de trois fois supérieurs à ceux de l’OCDE après remises. Mais cet équilibre est bousculé par le refus américain (transpartisan) de continuer à supporter ces coûts, par la hausse mondiale du coût de la recherche et par l’extension du référencement international, qui propage les prix d’un pays à l’autre et réduit les espaces de différenciation.
La régulation par le Comité économique des produits de santé (CEPS) a produit trois résultats:
- La dépense de produits de santé a progressé deux fois moins vite que l’ensemble des dépenses de santé entre 2011 et 2021, faisant du médicament une source d’économies budgétaires dans un ensemble de dépenses tendanciellement croissant.
- Les volumes ont suivi les besoins d’une population croissante et vieillissante.
- Le reste à charge des ménages est resté parmi les plus faibles du monde.
Ce triple succès devait beaucoup à un contexte aujourd’hui fragilisé: la France bénéficiait, sans en porter le coût, de l’apport de l’innovation pharmaceutique mondiale dont la rentabilité se jouait aux États-Unis, et la production mondialisée permettait de baisser le prix des produits anciens sans compromettre l’approvisionnement.
Pour les médicaments matures, le prix bas a concentré la production chez quelques producteurs, surtout asiatiques, en réduisant en contrepartie les capacités de réserve et les redondances. Les ruptures d’approvisionnement déclarées ont triplé en dix ans et touchent surtout des molécules anciennes vendues moins de 5€.
Pour les médicaments innovants, la contrainte vient du référencement: le prix français sert de référence à quatorze pays, ce qui incite les laboratoires à retarder leurs lancements en France pour éviter un effet cliquet défavorable. La France y a répondu en dissociant un prix facial élevé et un prix net confidentiel, d’où des remises passées de 1 à 8 Md€ en dix ans portant principalement sur les médicaments innovants.
Les réponses récentes (accès précoce de 2021, accord-cadre de septembre 2026) ont des effets positifs mais passent toutes par le prix, instrument unique chargé de maîtriser la dépense, garantir l’accès, sécuriser l’approvisionnement et soutenir l’industrie. L’accès est, pour un temps, resté rapide pour les vraies innovations grâce à l’accès précoce, lent en droit commun, mais ce dispositif montre des signes d’essoufflement.
Les États-Unis refusent désormais de porter seuls le coût de la recherche. Cette nouvelle orientation reflète une inflexion déjà ancienne, qui était déjà tangible dans l’Inflation Reduction Act de l’Administration Biden. Elle prend la forme de la politique de la "nation la plus favorisée" (Most Favored Nation ou MFN) mise en œuvre par l’Administration Trump.
Cette politique a déjà conduit à 27 accords bilatéraux avec les industriels du secteur dont deux, révélés, prévoient de reverser à l’État américain une partie des hausses de prix obtenues dans les autres pays, une enquête commerciale contre l’Allemagne, un accord avec le Royaume-Uni qui relève d’environ 25% le prix des nouveaux médicaments bénéficiant aux patients britanniques.
Un prix facial français bas devient un plafond potentiel pour le marché américain, que les laboratoires éviteront par un prix plus élevé ou un lancement différé. Sauf à accepter une restriction d’accès aux médicaments innovants pour les patients français, la facture du médicament va donc augmenter sous la pression croissante de l’Administration américaine. Les choix de l’automne 2026 (un accord-cadre qui charge le prix de nouveaux objectifs, un ONDAM limité à +2,0% pour une tendance de 3,4%) n’en tirent pas encore les conséquences.
1- Continuer à garder des prix faciaux au niveau des grands pays européens et à négocier le prix net par remises. C’est une première ligne de défense, fragile si la confidentialité cède ou si les clauses américaines s’étendent aux revenus nets.
2- Mobiliser la propension à payer des ménages et des complémentaires en relevant le reste à charge après l’assurance maladie obligatoire. L’objection d’une médecine à deux vitesses appelle une réponse en termes d’efficience: des assureurs qui différencient leurs garanties selon la valeur des produits allouent mieux la dépense qu’une assurance publique déficitaire soumise à des règles uniformes.
3- Rendre la France attractive pour la recherche et la production pharmaceutiques, afin qu’elle récupère en activité une partie de ce qu’elle paie en prix. Les leviers à actionner relèvent de la politique industrielle (délais des essais, prévisibilité des prix, fiscalité sectorielle, données de santé) plus que du prix. Ils mettent également en jeu la préservation de l’attractivité économique du pays par ses conditions de fiscalité, de réglementation, d’accès aux compétences, de financement de l’investissement et de soutien à l’innovation.