Focus
Perspectives économiques à court terme
"Le mauvais droit ne vaut-il pas le bon ?", demande le Père Ubu dans Ubu roi, d’Alfred Jarry. A l’approche du vote du budget pour 2027, on serait tenté de le paraphraser: la mauvaise dépense ne vaut-elle pas la bonne? A s’en tenir au solde budgétaire, rien ne les distingue, alors que toute la différence réside dans ce qu’elles laissent au pays estiment Mathias Girard, directeur des affaires publiques de France Chimie, et Olivier Redoulès, directeur des études de Rexecode. Ce n’est pas seulement le niveau de la dépense publique qui détermine la croissance économique, mais sa destination. Une question centrale pour le débat en vue de l'élection Présidentielle en France.
La nécessité de maîtriser les dépenses publiques est largement partagée, dans un contexte où la prévision de croissance pour 2026 a été ramenée à 0,5%, où la dette publique devrait approcher 120% du produit intérieur brut (PIB), où la charge des intérêts pourrait atteindre 80 milliards d’euros.
En occupant la première place parmi les grands pays européens pour la dépense publique rapportée au PIB, la France a fait le choix d’une charge budgétaire massive et du niveau d’imposition, coûteux pour l’économie, qu’elle induit. Cependant, réduire le volume de la dépense ne suffit pas en soi, encore faut-il en transformer la composition.
A cet égard, le montant de l’effort budgétaire ne dit pas tout de sa pertinence: 1 euro économisé peut avoir la même valeur comptable qu’un autre, tout en entraînant des conséquences économiques opposées. Un budget doit permettre de comprendre ce que l’on économise, mais aussi ce à quoi l’on renonce. Ainsi, 1 euro versé pour une retraite honore un contrat social et apporte un bénéfice immédiat à son destinataire, tandis qu'1 euro versé pour l’embauche d’un chercheur rémunère un salaire, mais peut aussi permettre de déposer demain un brevet, de créer un procédé, une entreprise, des exportations, puis de nouvelles recettes fiscales. Ces deux dépenses ont le même coût immédiat, mais leurs effets sur la production future sont différents.
1 euro économisé peut avoir la même valeur comptable qu’un autre, tout en entraînant des conséquences économiques opposées.
Comme on le sait, la France se trouve à la première place pour les dépenses de retraite plutôt que pour celles de recherche ou d’enseignement. Or, selon une simulation du Fonds monétaire international publiée en 2025, réallouer dans une économie avancée 1 point de PIB de dépenses de fonctionnement administratif vers le capital humain pourrait relever la production d’environ 3% à l’horizon de vingt-cinq ans. Une réallocation équivalente vers la R&D (recherche et développement) produirait un gain comparable.
Ce n’est donc pas seulement le niveau de la dépense qui détermine la croissance, mais sa destination. C’est là que la question industrielle rejoint celle de la dette. Une usine produit, verse des salaires et des cotisations, commande des services, finance de la recherche, forme des compétences et fait vivre des bassins de vie. Selon l’Insee, implanter une activité manufacturière en France plutôt qu’à l’étranger générerait, en moyenne, 2,3 emplois dans l’économie française pour chaque emploi créé dans le nouvel établissement. L’enjeu d’une usine dépasse donc largement ses seuls salariés, et l’industrie se trouve être une infrastructure fiscale autant qu’une infrastructure productive.
En sens inverse, lorsqu’un site ferme, la perte se diffuse parmi ses fournisseurs et dans son territoire. Souvent, l’Etat intervient pour indemniser le chômage, soutenir l’économie locale sinistrée ou encore financer la reconversion, ce qui conduit une usine disparue à laisser un double passif dans les comptes publics, par les recettes qu’elle ne génère plus et par les dépenses que son absence provoque.
Nous devrions donc compléter notre comptabilité budgétaire par un "budget des capacités productives futures" sur le modèle du "budget vert", qui existe déjà et par lequel la France évalue l’incidence environnementale de ses dépenses. Notre pays devrait également mesurer, pour chaque grande politique, ce qu’il ajoute ou retranche à notre capital productif: infrastructures, compétences, recherche, énergie, outils industriels et réduction des dépendances.
Il s’agit de rendre visible ce que nos arbitrages préparent, ainsi que de s’inscrire dans une vision pluriannuelle qui manque cruellement. Cette méthode changerait la nature du débat. Une économie serait réalisée en priorité sur une dépense improductive, pour continuer à financer la R&D, la formation technique, la transition de l’industrie ou une infrastructure énergétique sans augmenter le déficit. L’Etat consommerait moins et investirait davantage, ce qui conduirait la rigueur à ne pas être tant soustractive que productive.
Bercy ne partirait pas de rien, puisque l’administration évalue déjà les effets économiques des réformes et suit les résultats des programmes budgétaires à travers les projets annuels de performance. Il s’agirait de mobiliser ces travaux dans une présentation commune, au moment où les décisions se prennent, pour permettre à tous de comparer les options.
Le budget des capacités productives futures obligerait à poser trois questions simples: où va l’argent, pour quoi faire et à quel horizon peut-on attendre un résultat?
Le budget des capacités productives futures obligerait à poser trois questions simples: où va l’argent, pour quoi faire et à quel horizon peut-on attendre un résultat? Aujourd’hui, le débat parlementaire se concentre sur les crédits ouverts pour l’année suivante, alors que mener une recherche à son terme ou développer une capacité industrielle demande bien davantage de temps. Rendre cet horizon visible forcerait chacun à assumer ce que ses choix préparent ou empêchent.
Cette rigueur productive est urgente face aux contraintes budgétaires et aux investissements nécessaires à la transformation industrielle, numérique, écologique et stratégique de l’économie française.
L’austérité sans dépense d’investissement conduit à l’anémie, et la dépense sans discipline devient une dette supplémentaire. La discipline budgétaire et l’ambition productive ne peuvent pas être deux programmes concurrents. La France a besoin des deux.
A l’approche de l’élection présidentielle de 2027, les candidats vont rivaliser de propositions sur les milliards qu’ils comptent économiser ou prélever, mais ils devront aussi être interrogés sur ce que chaque milliard laissera derrière lui. Les générations futures récolteront notre dette, mais elles hériteront aussi des laboratoires, des compétences, des infrastructures et des usines qui leur permettront, ou non, de la rembourser.
> Tribune de Mathias Girard et Olivier Redoulès parue dans Le Monde du 25 octobre 2026
Mathias Girard dirige les affaires publiques de France Chimie, organisation professionnelle représentant les entreprises de la chimie en France ; Olivier Redoulès est directeur des études de Rexecode.